Accueil Critiques Critique de « TROP DE BONHEUR » d’Alice Munro

Critique de « TROP DE BONHEUR » d’Alice Munro

4
0
182

Bonjour à tous,

N’ayant pu être parmi vous lundi dernier pour participer aux échanges, que j’imagine riches, autour de « Trop de bonheur », je vous livre ici ma critique, ou plutôt mes impressions de lecture

Première rencontre pour moi avec Alice Munro, dont je n’avais jamais rien lu.

Je dirais que j’ai été assez décontenancée par ce livre. Mais positivement décontenancée.

C’est peut-être d’abord car je ne lis pas très souvent des nouvelles, c’est un format qui m’attire moins que le roman.

Comme elle le fait dire par un de ses personnages, tel un clin d’œil à un lecteur réticent :« Un recueil de nouvelles ? Voilà qui en soi est déjà une déception. L’autorité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l’auteur pour quelqu’un qui s’attarde à l’entrée de la littérature, au lieu d’être bien installé à l’intérieur. »

Réflexe de lectrice de roman ?  Malgré moi, au cours de la lecture je cherchais des liens entre chaque nouvelle. Je m’attendais presque à voir surgir le personnage d’une nouvelle précédente dans le récit suivant. Le SDF marginal de « Bois », et si c’était le fils de Sally, la narratrice de « Trous profonds », qui serait allé au bout de sa désocialisation ? Et puis, non, fausse piste !

En fait, la lecture du livre me donne l’impression qu’il existe des correspondances secrètes entre chaque récit, qui seraient connues de l’auteure seule.

Plus généralement, j’ai vu ce recueil comme une œuvre qui échappe en partie à la compréhension. Certaines nouvelles, notamment « Bois » et « Des femmes », me laissent tout à fait perplexes ! Mais ce qui est étonnant, c’est qu’au lieu de m’agacer ou de me décourager à continuer, cela enrichit ma lecture et me pousse à tourner les pages.

Il y a d’abord ce rapport si particulier à la temporalité. Presque tous les personnages opèrent un retour vers un passé plus ou moins proche. Mais loin du simple « flash-back », l’auteure s’autorise des ellipses temporelles parfois de près de 20 ans (« Fictions »), des retours en arrière, des bonds en avant voire des pas de côté, des digressions (« Visages »).

Les personnages ont presque tous un évènement de leur passé qui a fait rupture, après quoi rien n’a plus été comme avant, même s’ils n’en ont pas nécessairement pris conscience sur le moment. Ces évènements vont du plus terrible (le meurtre : « Dimensions », « Jeu d’enfants ») au plus anecdotique (« Fictions », « Bois »). C’est comme si, dans chaque nouvelle, un personnage prenait la parole car il est pris du besoin impérieux, à un moment de sa vie, de revenir sur ce passé traumatique, que ce soit pour exorciser une faute, ou simplement pour tenter de trouver une cohérence à ces événements passés (souvent en vain).

En cela je trouve que l’écriture de Munro a quelque chose de l’ordre de la psychanalyse (d’où les associations d’idées, les digressions)

D’ailleurs, la constante de toutes les nouvelles est qu’elles nous offrent le point de vue d’un seul personnage sur les événements relatés.

Souvent, le narrateur ou la narratrice prend la parole pour nous raconter tout ou partie de sa vie, mais il/elle ne se place pas au centre du récit, il nous rapporte les agissements d’autres personnes, qui semblent échapper à sa compréhension. Le recueil commence d’ailleurs avec le plus incompréhensible, le plus impensable des agissements : l’acte meurtrier d’un fou (« Dimensions »). La trajectoire de Doree, dans cette nouvelle, sera d’ailleurs la succession des étapes qui la mènent à l’acceptation qu’elle ne pourra jamais comprendre ni expliquer le geste de Lloyd.

Mais à l’inverse, la narratrice de « Jeu d’enfants » n’aurait-elle pas tué cette enfant handicapée, car elle représente pour elle l’Autre dans sa plus inacceptable, scandaleuse, incompréhensible altérité ? Dans « Fictions », Joyce est incapable de comprendre comment son mari peut la quitter, après 20 ans de bonheur, pour une femme rustre et bas du front.

Et « Trous profonds », c’est l’histoire de l’incompréhension totale, tragique, d’une mère pour la trajectoire de son fils devenu adulte.

En définitive, c’est une lecture qui me restera je pense longtemps, qui m’a marquée sans que je puisse rationnellement expliquer pourquoi ; un peu comme un film de Buñuel. Je ressors de la lecture avec l’impression que peut-être, un jour, avec l’expérience et l’âge, une dimension inconnue de ces histoires m’apparaitront ?

Merci à Christiane pour la découverte !

Camille

PS : j’ai du rendre le livre à la bibliothèque avant d’avoir pu terminer la dernière nouvelle, ‘Trop de bonheur », c’est pourquoi je ne l’ai pas mentionné dans ma critique :-)

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par Camille V
Charger d'autres écrits dans Critiques

4 Commentaires

  1. Dominique

    17 mars 2018 à 15 h 58 min

    Bonjour Camille,

    Ce que tu nous dis de ta lecture « de trop de bonheur » m’a rappelé une philosophe qui a écrit :

    « Quand le sens de la vie nous échappe « Auteur : Éléonore de Lavilette

    (je copie un passage de cet article)

    « le temps qui passe

    De tout temps, on éprouve le désir de résoudre toujours les mêmes questions fondamentales :

    Quel intérêt d’exister , pour qui, pourquoi? Que représente la vie face à la mort?

    En soi, la vie n’a aucun sens car vouloir donner un sens à la vie implique qu’elle n’en ai pas,mais nous ne pouvons accepter le fait que la vie soit dépourvue de sens,c’est un non-sens, autrement dit qu’elle soit absurde.Le fait quelle a un sens ou pas, n’a en soi aucune espèce d’importance puisqu’il nous appartient de lui en donner un. »

    La psychanalyse ,il me semble , peut aider à re- donner du sens à notre vie , les nouvelles d’Alice Munro sont à mon avis le contraire ,elles décrivent des personnages qui subissent les événements sans pouvoir en donner un récit analytique.

    il neige , je suis au chaud , je vais aller lire un peu en attendant le soleil ,
    à bientôt ,

    Dominique

  2. Marie

    7 mars 2018 à 18 h 50 min

    Bonjour Camille, fine analyse d’un recueil que je n’ai pas bien aimé. En effet en tu nous en donnes une version de lecture différente. Je ne le lirai pas de nouveau ou bien dans une vingtaine d’années et je me souviendrai de toi. A très bientôt de vive voix.
    Si tu refais un tour à la bibliothèque, assieds toi pour y lire la dernière nouvelle.

  3. selclub7

    7 mars 2018 à 16 h 28 min

    Merci Camille pour cette brillante analyse .

    Pour rebondir sur le rapport possible que t’a inspirée la lecture des nouvelles d’Alice Munro avec le cinéaste Luis Bunuel .
    J’ai eu moi aussi idée d’un éventuel parallèle mais avec un autre cinéaste S Kubrick et plus spécialement sur les films « Eyes wide shut » et « 2001 » films qui ont fait débat à la sortie de la séance ou chacun avait sa propre compréhension du film.

    Dans la même ordre d’idée, dans la nouvelle « trous profonds » le fils m’a rappelée un autre protagoniste chez un autre auteur dans un autre livre .
    « et que le vaste monde poursuive sa course folle  » de Colum Mc Cann (je vous laisse lire la quatrième de couverture)
    Dans ce livre aux multiples personnages un curé des rues essaye de venir en aide au plus démuni que lui , un personnage intense , habité par la foi .
    qui comme chez Alice Munro a tourné le dos à une vie conforme pour une vie de dénuement au profit d’une communauté de marginaux et je me suis imaginée le fils de Sally raconté sous un autre angle .

    Si vous ne l’avez pas déjà lu je ne peux que vous recommander la lecture de ce roman dense de Colum Mc Cann

    Après bien sûr l’excellent portrait d’un père chez P Auster .

  4. tarin

    6 mars 2018 à 20 h 06 min

    super critique de Camille,
    Je n’ai pas aimé lire ce livre , il m’a rendu atteinte du symptôme que l’on appelle l’absence de mémoire immédiate,
    ( j’oubliais immédiatement ce que j’avais lu 2 minutes auparavant)
    néanmoins je suis très curieuse de lire et relire la critique de Camille et dès que j’ai un peu de temps j’espère en dire quelque chose,

    à bientôt,
    Dominique