Accueil Critiques L’abattoir de verre, de JM Coetzee

L’abattoir de verre, de JM Coetzee

1
0
30

J’ai été particulièrement touchée par ce livre. D’abord intriguée par sa forme, j’ai été au final séduite par sa cohérence, sa simplicité, son intelligence et son style.

Il commence par une courte nouvelle, « Le chien », qui fait entrer dans l’ambiance du livre. A partir d’une histoire toute simple – une jeune femme, confrontée à un chien aboyant de façon agressive à chacun  de ses passages, pense que cet animal la déteste – c’est un questionnement fondamental sur notre place dans le monde et notre rapport aux animaux, mais aussi sur le niveau de conscience des êtres vivants, leur différence ou leur similitude, leur relations les uns avec les autres. On comprendra à la fin du livre, avec les deux dernières nouvelles, la logique et le sens de cette première histoire.

Le livre se poursuit avec six nouvelles qui sont comme des variations sur un thème. On saisit assez vite qu’une certaine Elisabeth Costello, femme écrivaine vieillissante, en est le personnage central.

Les nouvelles –  chacune est datée – ont été écrites à des périodes différentes sur une période d’une dizaine d’années. Elles sont courtes mais denses. Parfois sous la forme d’un monologue, ou la plupart du temps d’une discussion entre la femme et ses deux enfants adultes, elles présentent une progression dans des questionnements existentiels. Avec une économie de moyens, un style simple et épuré, ce regroupement de nouvelles prend un sens que l’auteur, sans aucun doute, a voulu construire a posteriori. Et il y réussit magnifiquement, car on vibre à chaque page tant les dialogues (presque toujours des questions /réponses entre la femme et son fils)  renvoient à notre propre vie.

On est pris d’abord par ce que la femme évoque de son histoire et qui résonnent de façon forte et juste : une « histoire » donne son titre à une nouvelle, et à travers elle s’interroge sur l’indépendance, la liberté, la fidélité, le mariage, l’amour. La morale au sens « bourgeois » n’y a pas sa place. Au-delà, c’est le désir et la beauté qui sont questionnées, avec des références littéraires – discrètes mais pertinentes – qui mettent la barre très haut en élevant le débat sans jamais le rendre inintelligible, intellectuel ou abscons. On est toujours sur le vécu et le sens qu’on donne à sa vie. C’est le tour de force et la grande qualité de l’écriture de Coetzee. Il sait nous parler de nous en faisant parler les autres, avec un style vif construit sur des dialogues et des questions (il y a beaucoup de points d’interrogation dans ce livre…)

Dans les tableaux suivants, on avance sur des sujets qui approfondissent les premiers. La femme vieillit mais ne veut pas se trouver dépendante de ses enfants, qui pourtant lui suggèrent de déménager près de chez eux. Ses arguments ne sont pas ceux d’une femme butée. Non, ce sont ceux d’une femme consciente de sa finitude et de la vanité de toute chose, et qui souhaite avant tout qu’on la laisse tranquille. Un besoin de « tranquillité » au sens fort, philosophique.

Les deux dernières nouvelles m’ont beaucoup intéressée car elles bouclent le cycle en affrontant la question de la fin, de la mort, avec simplicité et hauteur.

L’avant-dernière nouvelle intitulée « Mensonges » fait parler le fils dans une lettre à sa femme. Il y évoque le sujet de la fin de vie avec la lucidité d’un homme partagé entre la sollicitude qu’on doit à une mère et la nécessité de lui dire choses en face. La simplicité de l’écriture de Coetzee donne à ce monologue une humanité dépourvue d’affect et pourtant particulièrement émouvante.

La dernière nouvelle qui donne son titre au livre, « L’abattoir de verre », est plus complexe, avec beaucoup de références aux philosophes du XXe siècle. Elle m’a particulièrement intriguée et interpellée. Je l’ai lue deux fois… Elle  aborde la question de la transmission. A travers notre lien à l’animal, il questionne notre « humanité » et ce qui restera de nous quand nous aurons disparu. Et toujours avec cette simplicité d’écriture qui m’a touchée car elle est sans barrières.

Le portrait de cette femme, avec sa conscience d’elle-même, est sans concession, tantôt agaçant (ses enfants ont peu de prise sur ses décisions, sur sa vie, et ne savent pas comment s’y prendre), tantôt émouvant. Mais il est aussi cruel. Cette femme vieillit et se rend compte des limites, physiques et intellectuelles, qui l’atteignent. Elle refuse pourtant de considérer qu’elles sont des limites à sa liberté, même si la solitude en est le prix à payer.

J’ai trouvé ce livre à la fois dérangeant et émouvant. Il me laisse une impression forte car à travers des histoires simples, sans fioritures, il touche à l’essentiel.

Corinne – Août 2018

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par seldelavie
Charger d'autres écrits dans Critiques

Un commentaire

  1. Dominique tarin

    12 septembre 2018 à 18 h 26 min

    Un de mes coups de cœur de cet été

    Magda de Mazarine Pingeot Editions Julliard – 2018

    Ce roman tiré d’un fait reel ,nous donne à penser la transmission familiale entre une mère
    et sa fille dans le contexte d’un secret, d’un non dit.

    Magda ,femme de soixante ans est rattrapée par son histoire lors de l’arrestation de sa fille devenue une jeune adulte qui est accusée d’acte de terrorisme .

    C’est un portrait de femme magnifique .

    Dominique

    Répondre

Laisser un commentaire

Consulter aussi

Critique du roman « Le Figurant », de Didier Blonde

Le figurant, de Didier Blonde (Gallimard, 2018) J’ai découvert ce livre un peu par hasard,…