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Ne m’appelle pas Capitaine, de Lyonel Trouillot

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J’attendais beaucoup de ce livre et de cet auteur. J’avoue avoir été déroutée par son style et par une histoire dans laquelle j’ai eu du mal à rentrer, même si la dernière partie du livre m’a davantage convaincue. Ce court et dense roman a pourtant une vraie originalité dans l’écriture, mais le choix de phrases courtes et saccadées, qui ressemblent souvent à des aphorismes, m’en a rendu la lecture aride, souvent au détriment du contenu.

En Haïti, une jeune étudiante en journalisme, issue du milieu de la riche bourgeoisie, décide de faire une enquête sur un quartier déshérité de Port-au-Prince, le Morne Dédé, pour en faire son sujet de mémoire. Elle choisit pour cela d’aller interviewer un vieil homme, dit « Le Capitaine », qui a vécu la période de la dictature et participé aux actions de ses opposants.

Les deux tiers du livre sont un chassé-croisé, un jeu du chat et de la souris un peu lent entre les deux personnages. Ils se racontent, ils se cherchent. Le vieil homme ne comprend pas vraiment les motivations de la jeune femme et, avec une  certaine rancœur, la met en face de sa condition aisée qui ne lui permettrait pas de comprendre l’histoire et les gens de ce quartier. La jeune femme, elle, navigue entre agacement et découragement mais persiste dans son entreprise et réussit à faire parler le vieil homme qui, petit à petit, révèlera son histoire et ses secrets.

Ce roman a une épaisseur incontestable. L’opposition entre les milieux riches et pauvres est montrée de façon convaincante à travers les deux histoires parallèles de la jeune femme et du vieil homme : d’un côté une famille riche, héritière de la tradition, qui se méfie des mariages avec les noirs de peau, les « autres »,  et préserve ses privilèges de classe ;  de l’autre des gens pauvres qui ont pâti d’un régime discriminant et autoritaire dont les opposants non seulement ont fait valoir leurs droits au prix de leur vie, mais surtout ont exprimé leur rage et leur refus en s’engageant dans « la cause ». Le vieil homme est d’abord en colère. Puis il se livre progressivement sur sa vie, sur une femme qu’il a aimée puis qui l’a trahi, sur sa passion pour les arts martiaux dont il a été maître.

La jeune femme découvre un autre univers que le sien avec le vieil homme et ceux qui l’entourent. Une galerie de personnages assez touchants gravite autour des deux personnages principaux, Aude et le Capitaine. Des liens, d’abord tenus, se créent, puis plus forts et solides, jusqu’à éveiller en « Aude la Blanchette » une autre perception de ce monde coupé en deux et une vision critique de son propre milieu. Un lien fort et ancien avec son frère malade l’aide aussi à faire ce chemin vers l’autre.

Les passages où Aude parle et raconte sa famille, son histoire, se distinguent des parties dans lesquelles parle le vieil homme, qui sont en italique. On alterne ainsi qu’un point de vue à l’autre, construction assez classique mais confortable et efficace. Néanmoins j’ai regretté que le langage, les mots, le ton, ne soient pas différents d’un personnage à l’autre alors que ceux-ci sont précisément si différents. En fait j’ai eu l’impression que l’auteur privilégiait la littérature avant la véracité du récit. Cela m’a gêné et a gâché le plaisir que j’aurais pu avoir à évoluer dans ce roman par ailleurs plein d’humanité.

Corinne – Août 2018

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